Dans mon arbre généalogique, une branche s’arrête net. Sur l’acte de baptême de son fils, en 1895, mon arrière-grand-père n’a ni père ni mère. Juste un mot, écrit par le curé : exposto. Enfant trouvé. Derrière ce mot, il y a une histoire que des dizaines de milliers de familles portugaises partagent sans le savoir : celle de la roda.
Un tour dans le mur
La roda, c’est d’abord un objet : un cylindre de bois tournant, encastré dans le mur d’une institution, à Lisbonne celle de la Santa Casa da Misericórdia, chargée depuis 1543 de recueillir les enfants abandonnés. On déposait le nouveau-né dans le tour, depuis la rue. On faisait pivoter le cylindre, on tirait une clochette. De l’autre côté du mur, quelqu’un recueillait l’enfant. Personne n’avait vu qui l’avait apporté.

Cet anonymat était voulu. Il protégeait les mères seules, les familles trop pauvres pour nourrir un enfant de plus, les naissances qu’il fallait cacher. Il protégeait aussi l’enfant : mieux valait la roda que la rue.
Avant la roda : les enfants de la Câmara
Bien avant qu’on installe des tours dans les murs, le Portugal se soucie de ses enfants abandonnés. Dès 1504, les municipalités, les câmaras, sont tenues de payer leur entretien, grâce à une taxe levée sur les habitants. Dans les grandes villes, elles confient cette charge aux Misericórdias, ces confréries de charité dont la première, celle de Lisbonne, est fondée en 1498. Les câmaras continuent pourtant à payer.
Pendant près de trois siècles, l’accueil reste donc l’affaire de chaque ville, avec ses moyens et ses habitudes. Dans les campagnes, un enfant était souvent laissé à la porte d’une église, d’un couvent ou d’une maison connue pour sa charité.
1783 : une roda dans chaque ville
Le tournant arrive à la fin du XVIIIᵉ siècle. Le 24 mai 1783, Diogo Inácio de Pina Manique, intendant général du royaume, adresse une circulaire à tout le pays. Il ordonne que chaque ville et chaque bourg dispose d’un lieu où l’on puisse déposer un enfant sans être vu, avec une personne chargée de le recevoir à toute heure du jour et de la nuit. Le baptême et l’allaitement sont à la charge des câmaras.
Son but est d’empêcher les infanticides et de sauver des enfants dans un pays qui manque de bras. En pratique, la circulaire organise et rend légal l’abandon anonyme. Les rodas se multiplient alors dans tout le Portugal, et avec elles le nombre d’expostos.
Le chemin d’un enfant exposto
Quand un enfant arrivait par la roda, une suite de gestes commençait, toujours les mêmes. On le baptisait d’abord, puis on l’inscrivait dans un grand registre, le livro de matrícula dos expostos : l’heure, le jour, le mois et l’année de son arrivée, son état, et tout ce qu’on avait trouvé avec lui. Si un billet l’accompagnait, on le joignait à la page ou on le recopiait mot pour mot.
L’enfant recevait un numéro. Dans certaines villes, ce numéro était gravé sur une petite médaille de plomb qu’on lui passait au cou, avec au dos le symbole de la Misericórdia ou de la Câmara. C’était, pour longtemps, sa seule pièce d’identité.
Venaient ensuite les nourrices. Des nourrices internes, logées sur place, allaitaient les nouveau-nés dès leur arrivée. Puis l’enfant partait chez une nourrice externe, souvent à la campagne : d’abord une ama de leite pour l’allaitement, puis une ama de seco pour les premières années. Elle était payée chaque mois, et le registre notait son salaire, l’âge jusqu’auquel elle devait allaiter, et l’état dans lequel on lui avait remis l’enfant.
Vers sept ans, l’enfant était placé dans une famille qui lui apprenait un métier. Il devenait libre vers dix-huit ans. Beaucoup restaient d’ailleurs dans le village de leur nourrice, s’y mariaient, y faisaient souche. C’est souvent là, loin de la ville où ils avaient été déposés, qu’on retrouve leurs descendants.
Des milliers d’enfants chaque année
L’abandon a toujours existé, mais à partir du XVIIIᵉ siècle il prend une ampleur considérable. Au XIXᵉ siècle, la roda de Lisbonne accueille plusieurs milliers d’enfants par an. Très peu sont un jour repris par leurs parents. Ceux qui le pouvaient devaient d’ailleurs rembourser les frais de nourrice et d’éducation.
Il faut aussi le dire : beaucoup d’expostos ne survivaient pas. Ils arrivaient souvent déjà faibles, parfois après des heures de route. Les maladies faisaient le reste : diarrhées, variole, rougeole, diphtérie. À Évora, dans la première moitié du XIXᵉ siècle, près de huit enfants sur dix mouraient. Quand on trouve un exposto dans son arbre, on regarde donc aussi un survivant.
Les « sinais » : un mot, un ruban, une médaille
Souvent, la mère glissait quelque chose avec l’enfant : un sinal, un signe. Un petit mot, un ruban, une médaille, une image de saint, une prière, parfois un collier de perles. Ce signe devait permettre, un jour, de reconnaître l’enfant et de le reprendre.
Les billets donnaient parfois la date et l’heure de la naissance, le prénom souhaité, ou le nom des parrains qu’on aurait aimé lui donner. D’autres fois, la mère coupait un objet en deux, un ruban, une médaille, une pièce, une carte à jouer, et gardait l’autre moitié. Si elle revenait, les deux morceaux devaient se rejoindre.
Certains de ces mots bouleversent. En 1794, une mère demande que sa fille s’appelle Brízida, et qu’on la confie à une nourrice qui la traite bien. Deux lignes, et toute une vie suspendue.
La Santa Casa da Misericórdia de Lisboa conserve encore aujourd’hui environ 90 000 de ces signes, datés de 1658 à 1939. Une partie a été exposée au Musée de São Roque, et l’ensemble est candidat au registre Mémoire du monde de l’UNESCO.
La fin de la roda
Au XIXᵉ siècle, le système est de plus en plus critiqué : trop d’abandons, trop d’enfants qui meurent chez les nourrices. Un décret de 1867 abolit les rodas, avant d’être annulé quelques mois plus tard. Les districts les ferment alors un à un. À Lisbonne, un hospice à admission contrôlée ouvre en 1870 : désormais, il faut se présenter et donner une raison. En 1888, un nouveau décret supprime les rodas dans tout le pays.
À la place, on aide les mères pauvres à garder leur enfant, avec une petite allocation. Les abandons baissent nettement. Les câmaras restent responsables des enfants recueillis jusqu’à l’âge de sept ans.
Ce que les archives ont gardé
Les rodas ont disparu, mais leurs papiers sont restés. Dans les archives des Misericórdias, des municipalités et des districts dorment encore les registres d’entrée des expostos, les comptes des nourrices, les billets laissés par les mères. À Sousel, en Alentejo, les archives municipales conservent par exemple les termos de apresentação de 1884 à 1915 : la date à laquelle l’enfant a été trouvé, son sexe, son état, son trousseau, et le nom de la nourrice qui l’a élevé.
Dans les registres paroissiaux, l’enfant apparaît sous les mots exposto ou exposta, parfois filho de pais incógnitos, fils de parents inconnus. Une ligne sèche, presque administrative. Et pourtant, derrière chacune, il y a une mère, une nuit, une roda, et un enfant qui a grandi.
Quand on trouve « exposto » dans son arbre
Pour un généalogiste, ce mot est souvent une porte qui se ferme : les parents sont inconnus, la lignée s’arrête. Mais il raconte aussi quelque chose. Il dit qu’une femme, un jour, n’a pas pu faire autrement. Il dit qu’un enfant a grandi chez des inconnus, appris un métier, fondé une famille, et que vous êtes là, aujourd’hui, grâce à lui.
Si vous trouvez ce mot dans les actes de votre famille, vous n’êtes pas seul : les expostos sont des centaines de milliers dans l’histoire du Portugal. Et parfois, un registre, un sinal ou un nom donné par la roda permet encore de comprendre d’où ils venaient.
C’est en remontant ma propre famille que j’ai rencontré cette histoire. Si vous voulez découvrir la vôtre, écrivez-moi : le premier échange est offert.
Sources : Santa Casa da Misericórdia de Lisboa (Arquivo Histórico, exposition « Filhos de todos… filhos de quem? Os expostos da roda de Lisboa ») ; Câmara Municipal de Évora, « A exposição de crianças em Évora no século XIX » ; Arquivo Municipal de Sousel ; Infopédia, « Roda dos enjeitados » ; université de Coimbra, travaux sur l’assistance à l’enfance après l’extinction des rodas.
